INTERVIEW : Georges-Marc BENAMOU                         

avril 2007


Moins de vingt-quatre heures… Voilà ce dont, ce 29 septembre 1938, disposait Edouard Daladier, l’homme de la France, pour tout simplement sauver le monde. Ce jour-là, à Munch, il y avait aussi l’Anglais Sir Neville Chamberlain, l’Italien Benito Musolini et l’Allemand Adolf Hitler. Ce dernier (avec la bienveillance de l’Italien) voulait annexer les Sudètes, région frontalière de Tchécoslovaquie. Depuis de nombreux mois, la crise ébranlait l’Europe. Et c’est encore l’Allemand qui « convoqua » à Munich, ce 29 septembre 1938, un sommet à quatre. Daladier le Français s’y rendit contraint et forcé- déterminé à empêcher la guerre, tandis que l’Anglais jouait, lui, l’apeasement. Le président du Conseil français a échoué- n’a pu empêcher le conflit mondial. Avec astuce technique et style littéraire efficace, Georges-Marc Benamou a imaginé tout ce qui se sont dit et échangé les quatre hommes dans le secret d’un salon munichois. Ça donne un roman fort réussi, Le fantôme de Munich- fortement documenté, joliment romancé. Rencontre avec un auteur qui se lançait, là,  dans son premier roman.

Comment en vient-on à choisir Edouard Daladier, l’ancien président du Conseil français, comme héros d’un roman ?
Mais on a tous tendance à oublier qu’Edouard Daladier a été, en France dans la première moitié du 20ème siècle, un homme politique hautement important. Surnommé « le taureau du Vaucluse », il apparaissait comme une sorte de consensus de la droite et de la gauche. Il jouissait d’une belle popularité dans la population. Et puis, il est tombé dans une chape d’oubli. Dans les années 1970, peu avant sa mort, on le voit sur les photos, il ressemble à un vieux boxeur toujours groggy de son match de Munich, en septembre 1938…

Pour Le fantôme de Munich- votre premier roman, vous introduisez l’histoire par le récit d’une journaliste américaine qui, pour un reportage, rencontre Edouard Daladier au début de l’été 1968…
Je voulais un personnage très neutre pour lancer le roman. J’ai choisi une Américaine ; c’est vrai, c’est un artifice de fiction mais je ne voulais pas qu’elle ait trop d’existence… J’ai de vieux scrupules de scénariste et, pour ce Fantôme de Munich, j’ai préféré une vision fragmentaire : j’étais plus à l’aise pour l’écriture, et ça m’a paru plus honnête. J’avais commencé ce livre en me glissant dans la tête de Daladier mais, très vite, j’ai compris que ça ne fonctionnait pas. Alors, j’ai vraiment bossé sur le côté historique- parce que Daladier, lui, toute sa vie, il a ressassé ce 29 septembre 1938. Ainsi, à la Bibliothèque Nationale à Paris, il y a dix-sept cartons emplis de ses notes, commentaires, carnets,… Et le grand historien Marc Ferro m’a affirmé que, jusqu’à la fin de sa vie, Daladier n’a cessé de culpabiliser alors que, lorsqu’il négociait, il était très dur…

Cette journaliste américaine interrogeant Edouard Daladier, ce n’est pas seulement un artifice littéraire ! Ca ressemble étrangement à ce que vous avez fait avec François Mitterrand pour votre livre paru en 2001, Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez…
Oui… sûrement parce que j’aime bien les vieillards de la politique. J’aime leurs histoires avec tous ces cadavres qui jonchent leur parcours, leurs radotages aussi…

Votre roman, c’est aussi le décryptage de la capitulation des Français et des Anglais face à Hitler…
Dans cet épisode de l’Histoire contemporaine, j’ai voulu aller voir la tragédie. Voir la tragédie dans la décision politique l’honneur et le déshonneur. Avec ce livre, j’ai essayé d’en faire une tragi-comédie. Par exemple, Mussolini, il ne faut pas le juger avec nos yeux de 2006- 2007. Chez Mussolini, cet ancien socialiste passé à la droite extrême, il y avait des doutes… Et pour écrire Le fantôme de Munich, j’ai beaucoup lu- plus de 200 livres, vu et revu les images d’archives, le film de Max Ophuls. Et comme j’aime bien le naturalisme à la Zola, j’ai vraiment eu besoin de me nourrir abondamment de tous ces détails avant de passer à l’écriture.

Entre Le fantôme de Munich en septembre 1938 et notre époque, il semble y avoir résonance…
Je dirai qu’aujourd’hui, parmi les choses qui m’inquiètent, ce n’est pas principalement l’Irak. Non, personnellement, je suis plus préoccupé par l’Iran. Et la question que l’attitude des dirigeants de ce pays pose inévitablement : jusqu’à quel point faut-il permettre le nucléaire ? Je sens aussi un vrai décrochage de la France en Europe. On a une France un peu larguée- comme dans les années 1930. A l’époque, la France ne s’était pas donne les moyens de résister à Hitler. Et s’il faut voir une résonance entre Le fantôme de Munich et la France de 2007, c’est bien sur la même interrogation : qu’est-ce que la France ?

La « Grande Histoire », la littérature a vraiment droit d’y toucher ?
Personnellement, j’assume la vérité romanesque quand les historiens n’ont pas donné la réponse… Et c’est ainsi que j’ai pu, dans Le fantôme de Munich, développé mon hypothèse romanesque : Edouard Daladier souffrait d’un syndrome post-traumatique- et cette maladie était assez allégorique de la France de 1914- 1918…


Propos recueillis par ©Serge Bressan
 

>A lire : Le fantôme de Munich, de Georges-Marc Benamou. Flammarion, 338 pages, 19 €.

 
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